Des primaires législatives pour l’appel (vraiment) en commun

Richard Ying et Tangui Morlier, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons

Pierre Musseau

L’appel des 1000 pour une candidature commune écologique sociale et démocratique en 2022  montre la volonté de fédérer de nombreuses organisations de la société civile, de collectifs et aussi de partis politiques. Cette initiative ne devrait pas se limiter à porter un programme commun derrière un.e candidat.e qui l’incarnerait. Il faut inventer un nouveau processus démocratique qui se décline sur chaque territoire et reconstruise patiemment et progressivement l’envie de ce nouveau projet. C’est la proposition de ces primaires législatives citoyennes.

En une phrase, les primaires législatives citoyennes sont une nouvelle façon d’identifier et soutenir des candidats.e.s aux élections législatives de 2022, et cela dès 2021.

Pourquoi des primaires législatives citoyennes ?

  • pour prendre le contrepied du calendrier institutionnel (présidentielles puis législatives) et faire émerger une assemblée de candidat.e.s investi.e.s pour les législatives avant la désignation d’un.e candidat.e aux présidentielles ;
  • pour s’inspirer de la force des mouvements Gilets-Jaunes et de l’efficacité de procédure telles que la Convention citoyenne pour le climat ;
  • pour contrer les divisions au sein des partis de gauche qui interdisent tout espoir de victoire d’une union des partis, et pour y substituer une mobilisation citoyenne qui les embarque ;
  • pour éviter le piège d’élections réduites à une compétition entre personnalités ; 
  • pour contourner les idées de droite et d’extrême-droite en se mobilisant sur tous les médias à commencer par les réseaux sociaux. Les centaines de candidat.e.s seront autant d’influenceur.se.s dédiés à la diffusion de cette initiative ;
  • pour associer les organisations de la société civile dès la phase d’investiture : les ONG, syndicats et associations locales pourront contribuer à former les candidat.e.s et contribuer à l’élaboration du programme commun ;
  • pour permettre aux élu.e.s des communes et des autres collectivités locales, de s’associer en soutenant des candidatures locales  et préparer ainsi les parrainages pour les présidentielles ;

Ces primaires reposent sur plusieurs paris:

  • pari qu’une campagne dans les 577 circonscriptions législatives en mode « gilets citoyens » permettra de faire émerger des candidat.e.s réellement représentatives de la société et de faire venir des abstentionnistes bien au-delà de l’électorat de gauche ;
  • pari que les candidat.e.s formé.e.s et accompagné.e.s feront la preuve que leurs positions recouvrent les enjeux structurants des différents partis de gauche, notamment sur la justice sociale et l’écologie, et sauront convaincre la plupart de ces partis de jouer le jeu de ces primaires ;
  • pari qu’une campagne de terrain à l’échelle de chaque circonscription permettra à des candidat.e.s d’aller chercher des voix des abstentionnistes et de les conserver des primaires jusqu’aux élections nationales ;
  • pari qu’une assemblée de candidat.e.s investi.e.s dès l’automne 2021 qui travaillent étroitement avec les organisations de la société civile pourra faire émerger un programme national à la hauteur des défis sociaux, économiques, environnementaux et démocratiques.

Comment préparer ces primaires citoyennes ?

  • par une coordination qui prépare les outils de la campagne et progressivement prendra ses décisions directement auprès de l’assemblée des candidat.e.s ;
  • par un outil de mobilisation (type nationbuilder) adossé à un outil de vote numérique certifié. L’outil doit permettre de collecter les contacts dans le respect de la RGPD (chaque personne approchée doit pouvoir facilement modifier les informations sur elle et les notifications qu’elle accepte) et permettra de diffuser des messages au cours de la campagne selon des règles de diffusion équitable entre les candidat.e.s. Un mécanisme de vote de type délégatif (chaque participant peut déléguer sa voix, sous forme de pouvoir de vote, à la personne de son choix et le retirer à tout moment) permettrait d’organiser des votes de l’assemblée des candidat.e.s pondérées par le nombre de voix délégué.e.s à chacun.e. Un mécanisme de vote au jugement majoritaire pourra aussi être prévu, comme cela a été testé lors des primaires citoyennes organisées en 2016 par la primaire.org (chaque candidat.e était noté.e de 1 à 5) ;
  • par un cadre pour la campagne des primaires, avec une charte pour les candidat.e.s – qui pourrait être minimaliste afin de ne pas restreindre a priori les « valeurs » communes que doivent partager les candidat.e.s – et des règles de déroulement de la campagne (modalités de vote, mécanisme de délégation, échéances) – qui pourront ensuite évoluer au fur et à mesure que s’organise une assemblée des candidat.e.s.

Comment financer les primaires citoyennes ?

  • en commençant par une souscription populaire avec la création d’un micro-parti dédié pour bénéficier de réduction fiscale. Les souscripteurs pourraient voter les premières décisions sur les règles des primaires, à raison d’une personne = une voix. Par souci d’équité, les souscripteurs pourraient s’engager à verser un pourcentage de leur revenu (par ex 1% du revenu mensuel, net de la réduction d’impôt) ;
  • en nature avec les organisations partenaires qui mobiliseront leurs moyens de formation, de logistiques et de communication pour accompagner les candidats.
  • en définissant un accord transparent avec les partis politiques partenaires pour qu’ils contribuent au financement du mouvement de manière équitable ;

Concrètement à quoi pourraient ressembler ces primaires ?

Dès l’annonce des primaires législatives citoyennes, plusieurs candidatures ont émergé dans cette circonscription qui regroupe quartiers populaires et périurbains. Chacune a relayé l’annonce sur leurs réseaux sociaux avec le hashtag au nom de la commune principale de la circo et un renvoi vers le site du projet.

Lise a connu le projet dès son inscription à l’appel en commun diffusé par des amies de l’association caritative pour laquelle elle fait du bénévolat. Elle n’a jamais fait de politique. Pourquoi pas elle ? s’est-elle dit. Elle est déjà partie à la collecte de voix autour d’elle. Elle en parle aux autres bénévoles qui la soutiennent et diffusent sur leurs boucles WhatsApp le texte de présentation de sa candidature.

Fatima est militante dans  un parti et est devenue conseillère municipale aux dernières élections. Elle a dû se battre pour obtenir cette place mais le Maire ne lui a donné aucune délégation. Le plafond de verre reste très présent. Le parti plus divisé que jamais n’a pas donné son accord pour participer aux primaires et seuls quelques cadres l’encouragent. Elle décide de postuler dans sa circonscription. La Maire a déjà son poulain pour les législatives, Arnaud, son premier adjoint. Les deux hommes ne prennent pas au sérieux ces primaires.

Meriem a découvert le lancement par les réseaux sociaux. Elle y est déjà très active avec un compte Insta où elle raconte des bons plans écolos à faire au quotidien ou près de chez soi. Quand elle a appris l’existence de ces primaires, le mode d’emploi très simple sur le site internet l’a incitée à s’enregistrer et à annoncer elle-aussi sa candidature.

Hugo est lui aussi candidat dans leur circonscription. Dans sa présentation, il parle d’écologie humaine, de démocratie républicaine et de solidarité nationale. On retrouve les mots de l’appel et en apparence le candidat respecte la charte, mais derrière les ajouts, il est très clair qu’il est directement soutenu par les élus RN du conseil municipal.

Alors que les trois femmes sont parvenues chacune à obtenir quelques centaines de soutiens à leurs candidatures, Hugo lui en a déjà un millier. L’usine à clic du RN a visiblement été très active pour soutenir ses candidats afin de détourner les primaires.

Les trois candidates ne se découragent pas, et décident de coopérer en se répartissant la quête de voix sur la circonscription, l’une sur les marchés, les centres commerciaux, la gare, l’autre par ses contacts dans les associations locales, la troisième par les jeunes des cités qu’elle compte mobiliser par les réseaux sociaux. A chaque fois, l’objectif fixé est d’enregistrer des coordonnées des personnes rencontrées et contactées. On utilise des smartphone ou des tablettes. Un QRcode permet aussi à une personne rencontrée d’accéder rapidement au site d’inscription  de son propre téléphone. En s’inscrivant, la personne peut voter immédiatement pour un.e candidat.e ou le faire plus tard. Elle est informée qu’elle recevra un message pour présenter les candidats de sa circonscription et qu’elle peut à tout moment changer son vote ou se désinscrire.

L’usage de l’outil et les recommandations, les candidates l’ont apprises sur les tutos mis à disposition  par l’organisation des primaires. En s’inscrivant, elles découvrent aussi un agenda de rencontres et de formations à proximité. Certaines sont fournies par des collectifs récemment créés, d’autres par de  grandes associations actives dans le domaine social, environnemental ou encore dans la médiation numérique. Des professeur.e.s d’université et des étudiant.e.s se sont aussi prêté.e.s au jeu et proposent des formation sur des enjeux politiques divers.

Chaque semaine les candidat.e.s peuvent proposer des messages qui sont diffusées directement auprès des personnes inscrites dans les circonscriptions ciblées. Plusieurs modes d’envoi sont possibles. Chaque personne inscrite peut sélectionner si elle veut recevoir par mail, sur une messagerie instantanée, par sms, ou même un message vocal enregistré et envoyé par téléphone.

Les trois candidates ont choisi de se retrouver ensemble pour participer aux assemblées générales qui réunissent tous les participants aux primaires, les candidat.e.s comme les soutiens. Chacun.e a versé une contribution correspondant à 1 % de leur revenu, en signant une déclaration sur l’honneur. Les candidat.e.s savent que si elles sont investies, leurs revenus seront vérifiés. Difficile de tricher si on veut gagner. Mais évidemment, on peut plus facilement mentir si on ne cherche pas à être élu. Ce risque est assumé et depuis les premières AG toutes les personnes ayant fait un don peuvent voter à part égale.

Lors de l’assemblée de mars, les nouvelles fonctions d’authentification numérique sont présentées. Il sera possible de s’identifier avec France Connect, l’outil public de vérification d’identité, mais aussi avec d’autres solutions d’identification proposées par des partenaires. L’AG vote la date à laquelle les compteurs de vote authentifié seront effectifs et aussi les modalités de vote pour la prochaine AG. On décide du principe délégatif : lorsqu’une personne vote pour un.e candidat.e, elle peut aussi lui donner un pouvoir (une délégation de voix) qui sera utilisé dans les AG et lui permettra de peser plus dans les votes. On discute aussi de l’inscription des enfants, certaines plaidant pour le vote dès 16 ans, d’autres pour que les familles puissent porter la voix de chacun de leurs enfants. L’identification certifiée des mineurs n’est pas encore possible mais un groupe de travail se constitue pour proposer des solutions à la prochaine AG.

Les trois femmes redoublent d’effort pour convaincre leurs proches de s’identifier. La bataille est rude aussi sur les réseaux sociaux où l’outil utilisé par le mouvement est caricaturé en dénonçant le vol de données. Comme partout en France, chacune s’efforce d’expliquer par les messages hebdomadaires comment la protection des données et le consentement sont assurés. Après une vague de désinscription, les réinscriptions reviennent plus rapidement. C’est un soulagement.

15 avril : c’est la date fixée pour la mise en ligne des compteurs de votes authentifiés. Avant cela, apparaissaient des abonnés qui pouvaient venir de n’importe où. Alors qu’Hugo rassemblait plusieurs milliers de personne, son compteur s’est réduit à quelques dizaines. Fatima arrive en tête avec près de trois cent votes. Meriem et Lise suivent.

Le Maire ayant pris conscience que c’est au sein même de son équipe et de sa section que les votants ont soutenu Fatima, il commence à pousser Arnaud à s’inscrire lui aussi aux primaires. Mais malgré ses appels et ses menaces voilées, le compteur d’Arnaud reste à un niveau désespérément bas quand celui de Fatima continue sa progression. Deux semaines après le dépôt de sa candidature, il jette l’éponge et le Maire finit par soutenir officiellement Fatima.

A l’AG de mai, on vote pour une série de formations dont la liste des formations validées est accessible sur le compte de chaque candidat, qui peuvent aussi diffuser les vidéos des auditions. Lors de cette AG, on choisit aussi une modalité de microdébats en vidéo ou en chat qui permet aux candidat.e.s de se confronter sur différents thèmes.

Ces séquences sont largement diffusées par les candidats dans leurs messages hebdomadaires et aussi sur les réseaux sociaux. Les médias mainstream commencent à relayer celles qui font le buzz. Les journalistes se connectent massivement à l’AG de juin où est organisée une conférence citoyenne sur plusieurs thématiques. Pour chacun des thèmes, sont invitées à y intervenir les candidat.e.s qui ont suivi les formations associées. La conférence fait émerger des propositions mais aussi des questions et des demandes de nouvelles formations et d’intervention d’expert.e.s.

On s’intéresse de plus en plus à cette nouvelle forme d’éducation populaire à laquelle participent plusieurs milliers de candidats aux primaires dans toute la France.

Une rumeur sur les fraudes dans les inscriptions commence à devenir critique sur les réseaux sociaux. En AG, on vote pour une méthode d’audit : un appel à bénévoles pour aller contrôler les registres électoraux, répartis à 2 ou 3 par bureau de vote. Ils ont accès aux noms et adresses des personnes inscrites qui ont accepté que ces informations soient utilisées à cette fin. Le nombre d’inscrits par bureau de vote, ainsi que la part des inscriptions contrôlées est rendu publique. Les personnes qui n’y figurent pas sont invitées à vérifier leur inscription. Le nombre de compte non vérifié reste très faible. On décide tout de même que celles qui ont refusées de partager les informations sont invitées à se présenter physiquement avec leur carte électorale pour confirmer leur identité sous peine sinon de ne pouvoir participer à la suite.

Avant l’été, Lise constate que l’écart avec ses deux rivales ne pourra plus être rattrapé. Elle décide alors de soutenir officiellement Meriem. Elle publie ce choix dans son dernier message hebdomadaire, informant ainsi celles et ceux qui ont voté pour Lise que leur voix sera reportée sur Meriem sauf s’ils décident de reprendre leur délégation de vote pour la reporter sur un autre candidat.

Lise continue la campagne pour Meriem pendant l’été tandis que Fatima s’appuie sur le soutien du Maire et des militants du parti. Bien que refusant toutes les formations et les débats, Hugo est resté dans la course. Il a réussi à faire le plein de voix de l’extrême-droite très présente localement. Mais au fil de la campagne certains ont changé de vote. Les informations reçues chaque semaine par le canal des primaires ont fini par les convaincre d’un vote pour une candidate issue de l’immigration.

La date limite du scrutin a été fixée au 30 septembre. L’AG a décidé d’une procédure en 2 temps : seuls les 5 premiers candidats en nombre de voix peuvent rester au lice au-delà du 15 septembre. Ensuite chaque électeur des primaires peut changer son vote pour passer au jugement majoritaire. Il peut alors noter chaque candidat de 1 à 5. Est alors investi.e celui ou celle qui a la plus forte moyenne. Le ou la deuxième est désigné.e comme candidate suppléante. On décide que ce vote restera secret jusqu’à la date limite du scrutin qui clôture ces primaires législatives.

Jusqu’au dernier moment les deux candidates sont restées au coude à coude. Le suspens a duré, mais toutes les deux sont restées mobilisées. Toutes deux savent que l’aventure ne s’arrêtera pas à cette primaire puisqu’elles continueront chacune à participer à l’assemblée générale du mouvement, et pourront faire valoir les voix qui leurs ont été déléguées. Elles voteront pour choisir leur candidate aux présidentielles, là encore dans le cadre d’un vote au jugement majoritaire, et continueront à débattre et à construire le programme pour ces élections.

Elles apprennent également que la confiance qui leur est donnée par les personnes qui ont voté pour elles peut à tout moment être reprise. Le choix n’a pas encore été fait, mais en fonction des résultats aux présidentielles, la primaire pourra être relancée par un nouveau vote. Et que le mouvement gagne ou pas, il sera maintenant soudé pour construire collectivement un nouveau projet national et préparer une nouvelle constitution.